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Lundi 21 avril 2008


Germaine Tillion,
ethnologue et résistante
.

photo F. Bradol

  Madame Germaine TILLION est morte, samedi 19 avril 2008, à 101 ans. Aimé Césaire, Germaine Tillion, quelques grands nous quittent ces temps-ci, sans doute pour mieux revenir à nos mémoires.

  Ethnologue en Algérie dans les années 30, spécialiste des Berbères chaouias de l'Aurès algérien, Germaine Tillon voit "sa vie basculer" , le 17 juin 1940, en entendant le discours du maréchal Pétain "capitulant devant Hitler". "J'ai vomi - ce n'est pas une image - dans les dix minutes qui ont suivi". "A l'époque, confirme-t-elle, je n'étais pas communiste. Ni anticommuniste. J'étais antihitlérienne, d'emblée."

  Elle entre en Résistance et fonde le réseau du Musée de l'homme. Dénoncée par un prêtre, l'abbé Alesch, en 1942, elle est incarcérée puis envoyée, avec sa mère, en déportation. De son séjour dans les camps nazis, elle a rapporté un ouvrage magistral, Ravensbrück (édité en 1946, réédité en 1973 et en 1988), mais aussi une opérette, Le Verfügbar aux Enfers, présenté en 2007 au Théâtre du Châtelet.

SAVANTE ET MILITANTE À LA FOIS


  Après la guerre, Germaine Tillion restera cette femme engagée. Celle qui se décrira comme une "vieille gaulliste" ( Le Monde du 6 juin 1992) n'en travaillera pas moins avec le trostkiste David Rousset, contribuant à la création, en 1951, de la Commission internationale contre le régime concentrationnaire, qui dénonce l'existence des goulags en URSS.

  Dans un ouvrages consacré à Germaine Tillion, publié aux éditions du Seuil (Le Siècle de Germaine Tillion), Tzvetan Todorov, disait d'elle qu'elle était "savante et militante à la fois". Cela s'est illustré, quand, après-guerre, de retour en Algérie, l'ethnologue a également joué le rôle d'intermédiaire entre le régime gaulliste et les combattants FLN, sauvant des vies quand elle l'a pu, et dénonçant les tortures et les "singes sanglants" de l'OAS.

  Germaine Tillion était l'une des Françaises les plus décorées et partageait avec cinq autres femmes le privilège d'être Grand Croix de la Légion d'honneur. Elle n'était pas une fanatique des décorations, mais elle était française, tout simplement. Une grande Dame. Voyez sur cet excellent site algérien, OKBOB ( http://www.okbob.net/), ce film de 45 mn tiré de ses photographies en noir et blanc qu'elle fit des Chaouis des Aurès.(1)

  Ben.




1907-1934 : enfance et formation

            Née le 30 mai 1907 à Allègre (Haute-Loire), Germaine Tillion grandit dans un milieu aimant et épris de culture. Son père est juge de paix. Il s'adonne à la photographie et à la musique en amateur accompli ; il rédige les « Guides bleus » en collaboration avec son épouse, Emilie Cussac. La musique et les livres sont  l'univers familier de la petite fille qui montre une inlassable curiosité.
 
            Elle commence sa scolarité à Allègre, puis en internat à Clermont-Ferrand et rejoint ses parents en région parisienne, à Saint-Maur, en 1922. Son père meurt alors qu'elle n'a pas 18 ans. Sa mère poursuit seule l'édition des "Guides bleus".  Germaine Tillion participera elle aussi à ce travail, tout en entreprenant, à partir de 1925-1926, des études supérieures qui la conduisent de l'Ecole du Louvre à la Sorbonne, de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes au Collège de France, puis à l'Institut d'Ethnologie créé en 1925 et dont elle sort diplômée en 1932 ; elle y suit les cours de Marcel Mauss qui deviendra son directeur de thèse. Plus tard, elle fréquentera aussi l'Ecole des Langues Orientales. Elle s'intéresse aux différentes sciences qui peuvent l'aider à comprendre l'humain : l'histoire de l'art et des religions, la préhistoire, le folklore celtique, l'archéologie, puis l'ethnologie. Elle commence à mettre en pratique, dans son environnement, les méthodes apprises :
 
« ..J'avais interviewé quelques indigènes du Cantal, de la Bretagne et de l'Île-de-France...» (Il était une fois l'ethnographie, p.17) ;
 
            Mais elle mène en même temps la vie d'une jeune fille ouverte au monde et entreprenante. Ses amis et ceux de sa soeur Françoise aiment se réunir dans la maison de Saint-Maur, autour d'Emilie Tillion, parfois pour des thés dansants. Elle sort, va au spectacle, fréquente les expositions. Elle nage, pratique le canoë (elle descend les gorges de l'Ardèche seule avec sa sœur et une amie), fait du camping, expériences qui lui serviront dans ses missions ultérieures. Elle se félicitera alors d'être capable d'allumer un feu de bois ! Elle voyage à l'étranger, notamment en Allemagne.
 
            En 1934, sur la recommandation de Marcel Mauss, Germaine Tillion est recrutée par l'Institut International des Langues et des Civilisations Africaines basé à Londres pour une mission de recherches ethnographiques dans les Aurès, région montagneuse à l'est de l'Algérie, où vivent des tribus berbères semi-nomades, les Chaouïa, qui s'appellent eux-mêmes  Aurassis du nom des montagnes où ils vivent.
 
            Le représentant en France de cet institut, Henri Labouret, ancien gouverneur des colonies définit les objectifs de l'enquête, à la fois sociologique et ethnologique : mieux connaître les usages, croyances, lois et techniques des habitants de l'Aurès, et collecter des objets systématiquement recueillis  avec photographies, croquis et films.
            Ce sont deux femmes, supposées être plus facilement admises en milieu musulman, qui sont choisies pour cette mission : Thérèse Rivière, responsable du "Département Afrique blanche et Levant" du MET (le Musée Ethnographique du Trocadéro dont son frère, Georges-Henri Rivière, est le sous-directeur),  aura à s'occuper de la collecte des objets et de  l'enquête ethnographique ; Germaine Tillion, de la partie dite sociologique.  Elle est déçue par la destination : elle visait plus loin, plus dépaysant qu'un département français, ce que l'Aurès était à cette époque.... !
 
« Une partie, même vaste et sans route,  d'un département français, cela me semblait petit et proche et pas  à la mesure de mon immense curiosité du monde... Il convenait toutefois aux débutants et, plus encore aux débutantes, de borner leurs ambitions ...» (Il était une fois l'ethnographie, p.14)
 
Son étude sur une tribu aurésienne durera jusqu'en 1940 et la passionnera.
 
.
1934-1940 : ethnologue dans les Aurès

            Chargées de recherches, Germaine Tillion et Thérèse Rivière débarquent à Alger en décembre 1934 avec un matériel encombrant et un programme de travail très ambitieux. Très vite après leur arrivée dans l'Aurès, au pays  des Chaouïa, elles s'établissent chacune de leur côté pour mener des recherches indépendantes, quitte à travailler ensemble en des occasions particulières. Thérèse Rivière, muséographe déjà expérimentée, sillonne le secteur pour collecter et répertorier objets et techniques. Germaine Tillion prend le parti de s'installer chez les Ah-Abderrahmane de Kebach, dans le douar de Tadjemout, « le plus petit, le plus pauvre et le moins accessible de l'Aurès,  donc le plus éloigné des représentants de l'ordre », à 14 heures de cheval d'Arris, le centre administratif le plus proche. Pour elle, en effet,
 
 «On  entrait en ethnographie, comme on entre en religion, avec de grands principes, du recueillement, et le goût des macérations.»
(Il était une fois l'ethnographie, p.19)
 
            Pendant ses missions successives, de 1934 à 1937, puis de 1939 à 1940, elle suit cette tribu Chaouïa semi-nomade dans ses déplacements saisonniers :
 
« Les gens de cette région étaient à la fois éleveurs et cultivateurs, car ni l'élevage ni la culture ne pouvaient les nourrir. Ils étaient donc semi-nomades : l'hiver ils vivaient au Sahara, l'été tout en haut des cimes, et en mi-saison dans les gourbis qui avoisinaient la guelaâ - forteresse où ils stockaient leurs récolte.» (Il était une fois l'ethnographie, p.111)
 
          Elle suit le pèlerinage qui, chaque été, chemine sur 200 kilomètres jusqu'à la montagne du Djebel Bous et, en compagnie de Thérèse Rivière, assiste aux cérémonies de mariage et de circoncision. Elle s'attache à reconstituer la généalogie de chacune des familles,
 « sur environ deux siècles en y joignant tous les événements retenus par les mémoires.» (Il était une fois l'ethnographie, p.19)
            Elle apprend à connaître les habitants et leur territoire, étudie les relations entre les sexes, les lignées, la vie économique et les aspects matériels, le statut de la femme Chaouia et la transmission du patrimoine.
 
 «  Au passage, les Imouqqranen (« Grands Vieux ») venaient me saluer, boire une tasse de café avec moi, et ensuite, en leur compagnie, je reconstituais des généalogies, j'évaluais - selon les pluies - la survie probable des chèvres et les rendements des semis d'orge ou de blé dur, j'assistais aux répartitions des corvées, à l'épluchage des affaires d'honneur, j'apprenais avec qui telle fille devait se marier et qui elle épousait finalement, pourquoi telle famille s'était brouillée avec telle autre, avec quels compagnons chaque membre de la population active allait s'associer pour labourer sa part de terres collectives, comment ensuite il répartirait sa récolte, avec qui finalement il devrait la manger. J'apprenais surtout à écouter ce que chacun me disait, à ne pas savoir d'avance ce qu'il allait me répondre, et à garder secret ce qui devait l'être.» (Il était une fois l'ethnographie, p.10)

« Si vous êtes capable de vous procurer de l'orge en mars (période de disette), de louer un mulet en mai (période de la moisson), de renvoyer un domestique sans vous brouiller avec sa famille, de ne jamais vous mettre en colère, d'obtenir cependant une partie de ce que vous demandez, alors, vous pouvez commencer à faire de l'ethnographie. Encore faut-il que ces exploits vous en laissent le temps.» (Il était une fois l'ethnographie, p.110)
 
            Du printemps 1937 à l'été 1939, entre ses deux longs séjours dans l'Aurès, elle fréquente à nouveau les cours de Marcel Mauss et de Jean  Marx, ceux d'Emile Destaing aux Langues Orientales, et découvre ceux de Louis Massignon qui deviendra son deuxième directeur de thèse et un ami proche pour la vie. Elle obtient, en 1939, le diplôme des Hautes-Etudes avec un mémoire sur « La morphologie d'une république berbère : les Ah-Abderrrahman transhumants de l'Aurès méridional ». L'étude exhaustive des institutions de cette tribu et de chacune des familles qui la composent est le sujet de la thèse principale qu'elle projette de présenter en Sorbonne, la thèse complémentaire traitant de l'ensemble des tribus du pays Chaouïa.

            Mais les 700 pages déjà rédigées de sa thèse et ses documents de travail disparaîtront en 1945 au camp de Ravensbrück.  Et c'est seulement en l'an 2000 que paraîtra « Il était une fois l'ethnographie »  livre qui retranscrit, à partir de ses souvenirs et des bribes de documents sauvegardés, son expérience d'ethnologue dans les Aurès, enrichie de soixante années de réflexion.
 
            Le 28 mai 1943, alors que Germaine Tillion est détenue à Fresnes, les objets qu'elle-même et Thérèse Rivière avaient rapportés de leurs missions sont présentés au Musée de l'Homme, et le resteront jusqu'en mai 1946, dans une exposition « Les collections de l'Aurès » ouverte à l'initiative de leur collègue Jacques Faublée .

1940-1954 : résistance et déportation

            Au retour d'une de  ses missions en Algérie, Germaine Tillion assiste en juin  1940  à la débâcle des armées françaises et entend à la radio la demande d'armistice formulée par le maréchal Pétain.
«Ce fut pour moi un choc si violent que j'ai dû sortir de la pièce pour vomir...» (La traversée du mal, p.43)

            Au cours de plusieurs séjours en Allemagne, dont l'un de cinq mois à l'université de Königsberg, en 1932-1933, puis, en 1937, une brève incursion en Bavière, elle avait pu voir de ses yeux la menace extrême que représentaient la doctrine et les méthodes nazies. Elle refuse immédiatement la politique de collaboration et cherche autour d'elle ceux qui sont prêts à « faire quelque chose », selon l'expression de l'époque. Elle découvre un colonel en retraite de 73 ans, Paul Hauet qui, sous couvert d'une association d'aide aux soldats coloniaux auxquels l'association envoie effectivement des colis, organise l'évasion des prisonniers et accumule des renseignements sur l'armée allemande, mouvements des troupes et lieux d'internement.... Germaine  se joint à ces activités, établit un fichier des prisonniers d'outre-mer qui transitent souvent par sa maison de Saint-Maur lors de leur évasion.  Ils en repartent lestés de tracts rédigés par elle, les éclairant sur la trahison de Vichy.
 
            Dès l'été 1940, elle sert ainsi «de pivot à une organisation combattante où se croisaient vieux militaires indomptables et jeunes savants progressistes, unis pour lancer un défi apparemment déraisonnable à cet ordre nazi qui se proclamait établi pour mille ans.» (Le témoignage est un combat, p. 9)
 
                 Véritable « tête chercheuse » de cette première Résistance, bien introduite dans des milieux variés, Germaine Tillion noue des liens avec de multiples groupes et notamment avec celui qu'ont constitué au Musée de l'Homme Boris Vildé, Yvonne Oddon et Anatole Lewitsky.  Après les coups de filet qui déciment les pionniers du Palais de Chaillot au printemps 1941, Germaine poursuit ses activités. Elargissant ses connexions à de nouvelles organisations, les mouvements Valmy et ceux de la Résistance de son ami Jacques Lecompte-Boinet, le réseau anglais Gloria SMH, le groupe France-Liberté implanté dans les pays de Loire notamment, elle joue un rôle essentiel d' « interface » et  d' « échangeur », mettant en relation les uns avec les autres et cherchant toujours à venir en aide à ceux qui sont en danger.»
(Julien Blanc, article « Germaine Tillion »in Dictionnaire de la Résistance, R. Laffont 2006, p.531-532)

            Dix de ses camarades sont condamnés  à mort ; sept sont fusillés le 23 février 1942.  Quelques mois plus tard, c'est en organisant, avec le réseau Gloria SMH, l'évasion de Pierre de Vomécourt que GT est arrêtée, livrée par un vicaire de La Varenne, l'abbé Robert Alesch, agent de l'Abwehr. Incarcérée le 13 août 1942 à la prison de la Santé à Paris, elle sera transférée à Fresnes en octobre, ignorant que sa mère a été arrêtée elle aussi. Accusée de cinq chefs d'inculpation punis de mort, Germaine ne sera finalement pas jugée mais déportée en Allemagne sous le régime N.N.(Nacht und Nebel), c'est-à-dire, condamnée à disparaître sans laisser de traces.
 
            Elle arrive au camp de femmes de  Ravensbrück, à 80 km au nord de Berlin, le 31 octobre 1943. Elle perçoit immédiatement le caractère mortifère du camp. Forte de son expérience ethnographique et avec l'aide de camarades étrangères plus anciennes dans le camp, des Tchèques notamment, elle décrypte le système criminel concentrationnaire et ses soubassements économiques, et en relève tous les éléments qui pourront informer le monde extérieur, si elle, ou l'une ou l'autre de ses camarades survit. Elle le décrit à ses « soeurs de résistance » considérant que la compréhension lucide des événements aide à mieux se défendre et libère de l'angoisse. Elle décortique aussi le système économique qui sous-tend l'organisation du camp et  la raison des exterminations systématiques de détenus.
 
            Une étroite solidarité entre détenus est la première condition de la survie :
 
 « Si j'ai survécu » écrira-t-elle plus tard, « je le dois à coup sûr au hasard, ensuite à la colère, à la volonté de dévoiler ces crimes et, enfin, à la coalition de l'amitié.» (Ravensbrück, 1988, p.33)
(...) Le groupe donnait à chacun une infime protection (manger son pain sans qu'on vous l'arrache, retrouver la nuit le même coin de grabat), mais il donnait aussi une sollicitude amicale indispensable à la survie. Sans elle, il ne restait que le désespoir, c'est-à-dire la mort.»

            En février 1944, la mère de Germaine, Emilie Tillion arrive à Ravensbrück à son tour.  Les personnes les plus âgées sont les plus menacées. Au début de 1945, celles-ci sont  soumises à des « sélections » qui les conduisent dans une petite baraque aménagée pour les mises à mort par gaz toxique. C'est le 2 mars que sa mère disparaît malgré une tentative de protection de ses camarades, alors que  Germaine Tillion est  gravement malade à l'infirmerie
 
            Le 23 avril 1945 un des convois libérateurs de la Croix-Rouge suédoise du Comte Bernadotte parvient à Ravensbrück  et emmène plusieurs centaines de Françaises en Suède, parmi lesquelles Germaine Tillion qui est parvenue à passer à la dernière fouille, avec l'aide de ses camarades, la documentation qu'elle avait rassemblée et cachée, une pellicule de photos montrant les jambes mutilées de jeune polonaises victimes d'expériences pseudo médicales et, enfin, le manuscrit d'une opérette quelle avait composée sur la vie au camp, le «Verfügbar aux Enfers » qui décrit, avec un humour féroce la condition de détenue « disponible » et « corvéable à merci ».

            Elle commence en Suède une enquête systématique sur l'histoire de chaque détenue libérée, enquête qui  servira de base aux recherches qu'elle poursuivra, de retour à Paris, dans le cadre du CNRS, sur les femmes déportées de France.  Elle parviendra à retracer l'histoire de  près de la moitié des 8.000 femmes emmenées hors de France. Les tableaux élaborés à partir de ses fiches  servent de base au ministère des Anciens combattants pour établir les premières pensions. Elle est aussi « liquidatrice nationale », chargée  de constituer et avaliser les dossiers administratifs de tous ses camarades de résistance qui seront reconnus comme appartenant au groupe auquel elle donnera le nom de « Réseau du Musée de l'Homme-Hauet-Vildé ».

            Quelques jours après son retour à Paris, elle assiste, en juillet et août 1945, au procès du maréchal Pétain, puis se fait un devoir d'assister aux procès de Hambourg (1946-47) et de Rastatt (1950) où sont jugés les chefs SS de Ravensbrück.  Ils plaident tous non coupables, sauf un.

            Elle est membre du Conseil d'administration de l'ADIR (Association des Déportées et Internées de la Résistance) et elle écrit régulièrement dans son bulletin Voix et Visages. C'est par l'ADIR qu'elle est déléguée en 1949 à la Commission Internationale Contre le Régime Concentrationnaire, CICRC, lancée par David Rousset pour enquêter sur l'existence présumée de camps de concentration dans un certain nombre de pays, dont l'URSS.
 
1954-1962 : dans l'Algérie en guerre

 
            Entièrement absorbée par ses recherches sur la Résistance et la déportation, recherches qu'elle poursuit jusqu'aux USA en quête des archives allemandes saisies à la Libération, elle a quitté la section de sociologie africaine du CNRS pour passer en histoire moderne. « J'avais dit adieu à l'Algérie.» (La traversée du mal, p.88).

            En 1950, son maître et ami, Louis Massignon lui écrit « Avez-vous abandonné l'Afrique ?» (L'Afrique bascule vers l'avenir, p.13)

            Quatre ans plus tard, il la persuade de retourner en Algérie en décembre 1954, accomplir une mission officielle pour enquêter sur le sort des populations civiles dans les Aurès, là où elle avait mené ses recherches avant guerre, et où se déroulent les premiers affrontements de ce qui va devenir la guerre d'Algérie.

 « ... Je considérais les obligations de ma profession d'ethnologue comme comparable à celle des avocats, avec la différence qu'elle me contraignait à défendre une population au lieu d'une personne.  Il ne m'est donc  pas venu à l'esprit que je  pouvais refuser la proposition qui m'était faite et, pétrie de civisme, je refis ma valise.» (L'Afrique bascule vers l'avenir, p.18-19)

            Elle renoue avec ceux dont elle avait partagé la vie vingt ans plus tôt.  Elle est atterrée par la dégradation de leurs conditions de vie,  qu'elle qualifie de «clochardisation » :
 « La clochardisation, c'est le passage sans armure de la condition paysanne (c'est à dire naturelle) à la condition citadine (c'est-à-dire  moderne).  J'appelle « armure » une instruction primaire ouvrant sur un métier.  En 1955, en Algérie, j'ai rêvé de donner une armure à tous les enfants, filles et garçons.» (La traversée du mal, p.97)

            L'accroissement démographique du fait de la médecine occidentale, la raréfaction des parcelles, l'irruption de l'économie monétaire et l'exode rural qui a détruit les structures sociales sont autant de facteurs à l'origine de cet appauvrissement. Germaine Tillion explique que le passage d'une société archaïque et rurale à une urbanisation moderne a été trop brutal et que seule l'instruction pourrait y remédier.
 
            Deux ans plus tard, elle formalisera ses analyses dans une brochure publiée d'abord pour expliquer la crise algérienne à  ses camarades de déportation : L'Algérie en 1957, « petit » livre qui aura un  impact beaucoup plus large. Son approche économique du problème algérien aura ses admirateurs (Albert Camus notamment), mais aussi ses détracteurs (Jean Amrouche). Le second ouvrage sur l'Algérie qu'elle publie en 1960 Les ennemis complémentaires  suscitera, lui aussi, admiration et  polémiques.
 
            Mais avant de  publier, elle tente d'abord de remédier aux situations dont elle a constaté la gravité. Au terme des deux mois de mission, elle accepte, en février 1955 de rester en Algérie au Cabinet du nouveau Gouverneur général, Jacques Soustelle, comme elle ethnologue et résistant de la première heure, pour concevoir et mettre en œuvre des réformes. Elle se consacre à monter en neuf mois un projet socio-éducatif à l'intention des plus démunis : ruraux appauvris et  habitants des bidonvilles.  Les Centres sociaux doivent offrir aux jeunes et aux adultes, femmes et hommes, des services concrets (dispensaire, secrétariat social, coopérative...) articulés à des actions éducatives (alphabétisation, formation professionnelle, sanitaire,...).
 « Pour moi, les Centres sociaux en Algérie devaient être un escalier bien large pour que toutes les générations puissent y monter ensemble.....De toutes les choses que j'ai faites dans ma vie, ce qui me tient le plus à coeur, c'est d'avoir créé les Centres sociaux en Algérie. » (message pour l'inauguration de la Maison de quartier Germaine Tillion, à Valvert, au Puy-en-Velay, le 4 octobre 2003).

            Même après son départ d'Algérie, en avril 1956, elle continuera de s'intéresser au développement du service qu'elle avait créé et au sort du personnel qui poursuit son œuvre dans des conditions périlleuses, marquées par des arrestations, des expulsions et des assassinats, dont le plus connu est celui de six inspecteurs assassinés par des tueurs de l'OAS, lors d'une réunion de service, le 15 mars 1962.
 
            L'année 1957 marque un tournant décisif à la fois dans la situation en Algérie (l'armée est investie des pouvoirs de police à partir de « la Bataille d'Alger » ) et dans l'implication de Germaine Tillion.  En juin, elle accompagne les enquêteurs missionnés par la CICRC (Commission Internationale Contre le Régime Concentrationnaire) dans les prisons et les camps en Algérie ; elle y recueille de nombreux témoignages de tortures et d'exactions, souvent de la bouche de personnes qu'elle connaît et estime. Elle est mise en contact, à l'initiative de ce dernier, avec le chef FLN de la zone autonome d'Alger, Yacef Saadi, responsable des attentats qui ont endeuillé la ville. Un dialogue dramatique, humain mais sans concessions (en lire le récit dans Les ennemis complémentaires, Tirésias, 2005, p.60-73 ) aboutit  à l'engagement inopiné de Yacef Saadi de ne plus s'attaquer aux populations civiles, la contrepartie  française devant être de surseoir aux exécutions capitales des condamnés à mort.

« Le terrorisme est la justification des tortures aux yeux d'une certaine opinion. Aux yeux d'une autre opinion, les tortures et les exécutions sont la justification du terrorisme.» (Les Ennemis complémentaires, 1960, p. 47)

            Germaine Tillion  saisit  cette petite chance de diminuer les souffrances des deux côtés et d'amorcer une négociation de paix.
«J'aime  mieux voir réparer les crimes plutôt que les faire expier. » (A la recherche du vrai et du juste, p.288)
 
            Elle consacre désormais toute son énergie à informer les responsables français de la société civile et de la vie politique, parmi lesquels le Général de Gaulle, avant et après son retour « aux affaires ». Elle multiplie les démarches pour sauver des personnes, obtenir la grâce ou le sursis des condamnés à mort  et  tenter d'arracher  à l'arbitraire et à la torture ceux qui en sont menacés.

             «La guerre et son cortège de prisons et de camps, ses pratiques quotidiennes de la torture, ses exécutions capitales, ses victimes civiles tombées sous les bombes placées dans des lieux publics, [sont], pour la rescapée de Ravensbrück, une réalité insupportable, inacceptable.....Chaque instant de sa vie, toute son âme et toute sa personne sont consacrés à l'Algérie : pour tenter de préserver des vies, pour dénoncer les atteintes à la dignité humaine et l'usage de la torture, pour atténuer les horreurs de la guerre et ainsi construire un avenir meilleur. Pour cela, elle est occupée à  écrire un livre ou un article, à préparer une conférence ou encore à plaider et à convaincre au téléphone. Lorsqu'elle reçoit un visiteur, on est à chaque fois impressionné par sa capacité d'écoute bienveillante et par sa force de conviction. Inlassable, elle informe, elle éclaire, elle explique.» (Torkia Dahmoune-Ould Daddah : « Du temps où j'habitais chez Germaine Tillion », in  Le siècle de Germaine Tillion  (à paraître).
 
            Quand Yacef Saâdi est arrêté par les militaires quelques semaines après leur rencontre, elle obtient difficilement, au prix d' interventions obstinées,  qu'il soit remis à la Justice et, un an plus tard, elle témoigne à décharge à son procès. Elle poursuivra ainsi inlassablement ses interventions jusqu'à la fin de la guerre et au-delà , pour sauver des personnes de quelque côté qu'elles se situent, intervenant aussi bien pour certains militaires putchistes, que pour les internés du réseau Jeanson,  les harkis ou des objecteurs de conscience .
 
« ...Je n'ai pas « choisi » les gens à sauver : j'ai sauvé délibérément tous ceux que j'ai pu, Algériens et Français de toutes opinions.  Je n'ai ni cherché ni (certes) désiré les périls représentés par l'entreprise qui me fut proposée en juillet 1957: exactement, c'est l'entreprise qui est  venue me tirer par la main.

J'aime le peuple algérien

        « Il se trouve» que j'ai connu le peuple algérien et que je l'aime ;  «il se trouve » que ses souffrances, je les ai vues, avec mes propres yeux, et «il se trouve » qu'elles correspondaient en moi à des blessures ; «il se trouve», enfin, que mon attachement à notre pays a été, lui aussi, renforcé par des années de passion. C'est parce que toutes ces cordes tiraient en même temps, et qu'aucune n'a cassé, que je n'ai ni rompu avec la justice pour l'amour de la France, ni rompu avec la France pour l'amour de la justice.» (lettre ouverte à Simone de Beauvoir, 1964- A la recherche du vrai et du juste, p.259)

            Ses prises de position - qui s'expriment également dans de nombreux articles et dans ses livres - lui vaudront l'admiration et la reconnaissance de beaucoup.  Elles provoqueront aussi des débats passionnés (avec P. Nora notamment) et des attaques virulentes (telle celle du général Massu en 1971).
 
             Appelée en 1959 au Cabinet du ministre de l'Education nationale du premier gouvernement de la Vème République, André Boulloche, elle développe un système de bourses, en France et à l'étranger, pour les étudiants algériens et donne un important essor à l'enseignement dans les prisons.

            Tout en commençant son enseignement à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes où elle a été nommée directeur d'études en 1958, et en renouant avec le travail de terrain  avec  de nouvelles  missions scientifiques au Maghreb et dans une dizaine de pays du  Moyen et Extrême-Orient.
 
Après 1962 : nouvelles recherches, nouveaux combats

            A la fin de la guerre d'Algérie, même si elle continue de rester attentive au sort de ce pays et chaleureusement liée à ceux qu'elle y a connus, même si l'Algérie, présente et passée est le thème de plusieurs de ses articles (lettres ouvertes à Simone de Beauvoir, au général Massu...) et des livres qu'elle prépare, Germaine Tillion va consacrer les premières quinze années de cette période - de ses 55 ans à 70 ans - à l'enseignement  qu'elle dispense depuis l'année universitaire 1957-58  jusqu'en 1980  et aux recherches de terrain qui alimentent son enseignement et ses livres. Chaque année en effet, jusqu'en 1974,  accompagnée de quelques étudiants auxquels elle permet ainsi de faire leur première expérience de terrain, elle accomplit de longues missions scientifiques au sud de la Méditerranée, le plus souvent au Sahara, en pays touareg ou maure.
 
            A l'Ecole Pratique des Hautes Etudes, VIème section (qui deviendra en 1972  l'École des Hautes Etudes en Sciences Sociales), sa direction d'études, d'abord intitulée « Ethnographie du Maghreb », puis « Ethnologie  arabo-berbère », attire un public concerné à un titre ou à un autre par le Maghreb dont plus de la moitié des étudiants sont originaires. « Sans complexe aucun, elle traite d'égal à égal avec ses étudiants comme avec les plus hauts personnages de l'Etat : de chacun elle sent et extrait le meilleur, et c'est merveille de l'observer recevoir des étudiants- chercheurs en quête de leur vocation ».(Denise Vernay, Esprit, février 2000, p.159). L'exposé de leurs recherches, entreprises en vue d'un mémoire, ou d'une thèse de troisième cycle, enrichit les cours qui, d'une année sur l'autre abordent des thèmes récurrents : les systèmes de parenté  confrontant le vécu avec la représentation que s'en font les autochtones et celles des théories anthropologiques -l'accent étant mis, au fur et à mesure de l'avancement des enquêtes de terrain, sur les oppositions existant dans une même aire culturelle entre le nord et le sud du Sahara, par exemple sur le statut et la condition des femmes-, la vie matérielle sous ses aspects les plus concrets depuis les contrats de travail, les systèmes paysans de mesure, la  production et la gestion des ressources alimentaires, les castes et l'esclavage, les crimes d'honneur... et la vie imaginaire, notamment celle qui s'exprime à travers les contes.
 
            Ce dernier thème la conduit à créer, en 1963, une équipe de recherche (coopérative sur programme), la RCP 43 qui deviendra, en 1972, l'Equipe de recherche associée 357 relevant du CNRS et dans laquelle des chercheurs confirmés, ethnologues et linguistes, se retrouvent autour de Germaine Tillion pour étudier la littérature orale arabo-berbère. Le bulletin du LOAB consignera les travaux de cette équipe.  La publication en sera poursuivie par Camille Lacoste Dujardin qui, en 1977, succède à Germaine Tillion comme directeur de recherches.
 
            Mais son travail universitaire ne  retranche pas Germaine Tillion des problèmes concrets. Elle s'exprime aussi sur l'actualité dans de nombreux articles de presse ou de revues. Elle est invitée en 1992 à Moscou par les survivants du Goulag. Elle assume des responsabilités dans plusieurs organisations et mouvements au service des migrants, des minorités, des exclus en France et dans le monde.  Jusqu'à ces toutes dernières années, en 2000, où elle signera  l'appel lancé pour que soit reconnue et condamnée officiellement la pratique de la torture pendant la guerre d'Algérie.
 
            La Bretagne, à partir de 1966, devient un autre pôle de sa vie.  Elle y séjourne durant ses vacances.  Elle s'y donne la compagnie de chiens qui avaient été à ses côtés depuis sa petite enfance jusqu'à la fracture de la guerre. A partir de sa retraite, elle  passe des périodes de plus en plus longues dans la propriété dont elle a fait un lieu de rencontres pour ses nombreux amis et ses étudiants et qu'elle a aujourd'hui cédée au Conservatoire du Littoral. Elle a arraché à une lande aride un parc jardin qu'elle cultive avec passion et méthode;  profusion d'arbres et de fleurs, de fruits et de légumes, pour le plaisir des yeux et pour l'excellente table qu'elle offre à ses hôtes. C'est aussi le lieu de réflexion où s'élaborent lentement, dans un travail approfondi d'écriture,  les livres dont la publication s'échelonnera sur quarante années.
 
            Le premier sera Le harem et les cousins (1966),  ouvrage de référence sur la condition des femmes dans le bassin méditerranéen, analysée dans la longue durée, loin des clichés habituels. Il a été traduit dans plusieurs langues, dont les dernières en date sont l'arabe, le  turc, le coréen et bientôt l'italien. Suivront à quinze années de distance, en 1973 et en 1988, deux nouvelles éditions, à chaque fois enrichies et remaniées, de Ravensbrück, où elle analyse le monde concentrationnaire nazi.
 
            Puis, entre 2000 et 2005, sortent cinq nouveaux livres :

- un choix de ses articles dans A la recherche du vrai et du juste et A propos rompus avec le siècle,
- Il était une fois l'ethnographie et L'Algérie aurésienne qui l'un et l'autre se référent aux recherches que Tillion a menées soixante cinq ans plus tôt dans les Aurès,
- sur la période de la guerre d'Algérie, une nouvelle édition, enrichie de nombreux documents inédits, de Les ennemis complémentaires,
- enfin, l'opérette revue écrite à grands risques au camp de Ravensbrück et conservée soixante ans dans ses archives, Le Verfügbar aux Enfers.
            Ces publications lui valent l'intérêt du public et des média : nombreux articles de presse, émissions de radio, de télévision, films, conférences, pièces de théâtre, expositions. Elle est le sujet de plusieurs biographies; des universitaires  étudient son oeuvre.
 
            Par l'intermédiaire de l'Association Germaine Tillion, elle  fait don de ses archives à la Bibliothèque Nationale de France tandis que ses études et documents sur la déportation sont déposés  au Musée de la Résistance et de la déportation de Besançon (Fonds Germaine Tillion). Elle est  distinguée par de nombreux prix et les plus hautes décorations.
 
Conception / Résalisation : Soluo




(1) http://www.okbob.net/categorie-635679.html
Les Images oubliées de Germaine TILLON, film de 45 mn.


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