Les Interviews

Regis BenDebray,
par Ben Toucour
- Ben : M'sieur BenDebray, comment voyez-vous cette élection présidentielle ?
- BenDebray : I
ndifférence des paumés. Goguenardise des rupins. Dépeçage du marché
en lobbies, communautés et minorités. Ciblage de souffrances à consoler, avec panels échantillonnés. Le vote comme transaction entre un vendeur et un consommateur. Marketing et clientélisme
sonnent l'arrivée d'une transatlantique élective dont le lancement en France remonte aux années Valéry Giscard d'Estaing. Un ultime cran d'arrêt à faire sauter : le spot payant, et nous serons à
bon port. Aux normes. En Amérique.
Sources:
http://www.regisdebray.com/content.php?pgid=pourquoi
http://www.lemonde.fr/
- Ben : T'y vas pas de main morte...
- BenDebray : Ce n'est pas un sort enviable que de monter à 23 ans dans une voiture avec chauffeur pour n'en plus sortir. L'ENA, le stage en préfecture. Puis droit sur l'Elysée.
Parachutage dans une bonne circonscription. Là, on laboure un minimum. Le blanc au zinc, le marché le dimanche. Puis l'Assemblée, un petit ministère, et sitôt après le fauteuil en région ou en
département. Ces états de service bien enchaînés font assurément une carrière (gauche ou droite), rarement un caractère.
- Ben : Alors c'est tout foutu, not' personnel politique ?
- BenDebray : Il y eut la génération des combattants

qui avaient fait la guerre et la Résistance : François et Danièle Mitterrand, Gaston
Defferre et Edmonde Charles-Roux. Ensuite, par eux hissée sur le pont, la génération des militants, formée dans les luttes anticoloniales,

qui étaient passés par le djebel, les tracts du petit matin et les manifs du soir : Jean-Pierre
Chevènement, Pierre Joxe, Lionel Jospin, Michel Rocard. Vinrent ensuite les consistants. Ceux-là n'ont pas reçu de coups sur la figure, mais la bourlingue, plus une culture de première main, cela
engendre des responsables comme Hubert Védrine ou Dominique de Villepin, plus qu'estimables, ou comme Laurent Fabius et Jack Lang. On n'aurait pas eu l'honneur de les aider, tous ceux-là, à
divers titres ou degrés, sans une certaine communauté de réflexes.
- Ben : Et les petits nouveaux, SegoSarko ?
- BenDebray : Les battants qui ont pris la relève ont été épargnés par l'épreuve du réel. Ne serait-ce qu'un service militaire, un dérapage hors des clous, un tour du monde en stop. Ce n'est pas
leur faute. La bonace locale ne leur a pas laissé la moindre chance, nos espoirs courent en terrain plat. Pour la compétence, l'outillage est là. Ils ont leurs papiers en règle. C'est le
caractère qui peut faire souci.

L'épaisseur, l'étoffe, le recul. Cela se forme cahin-caha, à contre-courant, vent debout. Pour qu'une fille ou un fils
de bourgeois crève la bulle, il faut un bris de clôture, guerre, scandale, exil, usine ou galère,

le petit moment de béance ou de vérité qui donnera
plus tard du style ou de la bouteille.
- Ben : Putain, t'as du style BenDebray...
- BenDebray : oh c'est juste
- Ben : Mais tu vas prendre des coups...
- BenDebray : J'ai de l'entrennement, petit...
- Ben : Et la Kultur, dans tout ça ?
- BenDebray : La culture a toujours été le nom noble donné à la technologie la plus performante. Nos challengers n'ont plus le loisir d'aller au théâtre ou de flâner dans une librairie. Ils
feuillettent les magazines et surfent sur les écrans. Ce qui ne passe pas à la télé, à leurs yeux, n'existe pas.

Aussi
sont-ils sûrs d'avoir recruté la philosophie avec André Glucksmann ou Bernard-Henri Lévy et la littérature avec Christine Angot ou Jean d'Ormesson.
- Et toi, tu votes pour quoi ?
- Ben Debray : Il n'y a pas de quoi, il n'y a plus que des qui.
- Ben : Pas de quoi. Bon. Alors qui ?
- BenDebray : Pour un jacobin invétéré, un gaulliste

d'extrême gauche, le choix semble ne faire aucun doute. Encore que... La question
cruciale aujourd'hui est de savoir si l'Europe peut ou non, face au Sud et à l'islam,

constituer une alternative à
l'Amérique, ou si l'Occident se condamne à avoir un seul visage, celui de l'Empire.

Là-dessus, on peut hésiter. Nicolas Sarkozy nous invite à un Paris-Washington
direct et sans chichis. Avec Ségolène Royal, l'avion fera pudiquement escale à Oslo ou à Copenhague.
- Ben : Accouche, emmerde pas mes lecteurs...
- BenDebray : Il est dommage que la gauche de gauche, celle qui ne se contenterait pas de citer Jean Jaurès,

Léon Blum
ou Pierre Mendès France

mais
rappellerait ce qu'ils ont dit et écrit, n'ait pu se donner un candidat unique.
- Ben : Pigé ! Et au second tour ?
- BenDebray : Quitte, au finish, à jouer contre mauvaise fortune bon coeur Ségolène, fidélité oblige.
- Ben : Un mot de conclusion ?
- BenDebray : Un ballet de papillons dans la cour de l'Elysée ne déclenchera pas un cyclone.
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